L'Islam et la démocratie

Abdelillah Benarafa
Expert à l'Organisation Islamique pour l'Education, les Sciences et la Culture (ISESCO)



Poser le problème de cette façon a au moins, une vertu pédagogique, c'est-à-dire, répondre à la question des rapports entre l'Islam et la démocratie. Le revers de la médaille est que cette présentation risque de créer une confusion chez l'auditeur ou le lecteur sur les éventuels rapports que peuvent entretenir une religion (l'Islam en l'occurrence) et un système politique (la démocratie). Or, il faut se défier de la tendance à arranger les problèmes en oppositions et en antithèses artificielles, par une interprétation à la fois simpliste et systématique, qui relève surtout de l'incapacité d'aller plus loin et de résoudre les oppositions apparentes dans l'unité harmonique d'une véritable synthèse.

Il n'en est pas moins vrai qu'il y a bien sous le rapport que nous envisageons ici par le titre de ce colloque, une certaine opposition de façade entre Islam et démocratie.

Comment faire donc pour une meilleure compréhension des deux termes de cette problématique. A mon sens, il faut s'atteler d'abord à présenter de manière simple l'Islam d'un côté et la démocratie de l'autre, afin de réunir les éléments de divergence ou d'accord entre eux.

Ces deux concepts pris séparément ne posent pas de problème. Chacun obéit à sa propre logique. Mais mis à côté, ils posent le problème de leurs rapports éventuels. Mais revenons à des questions fondamentales : Qu’est ce que l'Islam ? Qu’est-ce que la démocratie ?

Beaucoup d'ouvrages ont été consacrés pour répondre à ces questions. Certains adoptent des profils historiques, sociologiques, psychologiques, politiques ou doctrinaux. Le mot « islam » est apparu en langue arabe à la même époque que la révélation. Quant au mot « démocratie », ce mot d'origine grecque, il sera introduit dans la langue arabe pendant la période moderne. L'Islam et la démocratie désignent trop de choses pour qu’on puisse les saisir d'emblée dans un rapport d'opposition ou de complémentarité. Il convient donc de les réduire à leur plus simple expression.

Qu'est-ce que la démocratie de manière simple ?

Voici la définition du Robert : « Doctrine politique d'après laquelle la souveraineté doit appartenir à l'ensemble des citoyens ». Cette définition toute simple pose un certain nombre de problèmes relatifs à la définition de la souveraineté et des citoyens. Mais ce n'est pas notre propos.


De l'autre côté, qu'est-ce que l'Islam ?

D'après un hadith (propos prophétique) très célèbre, selon Abou Houreira, le Prophète se trouvait un jour avec ses compagnons quand vint un homme habillé en blanc avec une chevelure d'un noir intense, et lui demanda : « qu'est-ce que l'Islam ? ». Le Prophète répondit : « L'Islam consiste en ce que tu crois en Dieu sans rien lui associer, que tu pratiques la prière, que tu verses l'aumône légale, que tu pratique le jeûne du Ramadan, et que tu fasses le pèlerinage vers la demeure de Dieu une fois dans ta vie… ».

Tels sont ces deux concepts réduits à leur simple expression. Notre préoccupation est de savoir si un rapprochement entre les deux termes est possible. De manière globale, l'Islam d’après ce hadith désigne un certain nombre de « devoirs », tandis que la démocratie, un ensemble de « droits ». Certains seraient tentés de conclure à une opposition irréductible des deux concepts. Cependant, la formulation du problème est contre productive.

La démocratie comme l'Islam souffrent d’un excès de signification. Mais, cette inflation sémantique traduit aussi une vivacité des deux termes qui se colorent des représentations humaines. Le propre des concepts à vocation universelle est d'être trop chargés ou trop simples. D'où la difficulté de les appréhender en mettant l'accent sur un côté ou un autre. Un concept universel obéit à cette double exigence : avoir une nudité conceptuelle très simple ; et en même temps, porte la charge sémantique des traductions humaines ? Surtout lorsque le concept en question à une vocation de salut pour l'humanité. La démocratie n'est pas seulement une organisation des institutions, elle est surtout une exigence morale. Or, cette exigence n'est pas seulement une formulation abstraite, mais son contenu est déterminé selon l'espace et le temps dans lesquels elle est employée. Il y a donc un dynamisme porteur de sens dans un concept comme celui-là. Vouloir enfermer la démocratie dans une définition univoque sans la variable du temps et de l'espace aboutirait à une notion morte. Toute l'histoire prouve que la démocratie réalisée n'est jamais qu'un moment du mouvement démocratique, et ce mouvement paraît ne pas avoir de fin puisque la démocratie entend procurer le bien. Or, le bien est forcément une quête qui ne s'arrête jamais sauf si la mort nous rattrape. Ainsi, la démocratie n'est certainement pas seulement un mode d'organisation politique, elle est une valeur. Or cette valeur ne peut pas s'imprimer en dehors de chaque individu. Elle est l'aboutissement d'une culture, le couronnement du génie humain, c'est-à-dire, une élévation humaine à l’échelle personnelle et celle des autres. Par exemple, la déclaration des droits de l’homme et du citoyen est le couronnement de la culture française et européenne. La démocratie est donc une valeur entre deux médiocrités : au dessous, le manque de démocratie aboutit à l'esclavage ; au dessus, le despotisme. La démocratie est donc une valeur du juste milieu, elle est l'affirmation la plus solennelle entre deux négations de la liberté humaine. L'esclave souffre d'un déficit de personnalité ; le despote, d'un excès de la sienne. Le premier ignore la conscience de son moi, le second, la figure de l'autre. La démocratie a donc une vocation à éliminer la servilité et le despotisme humains.

Voyons à présent le rapport de l'Islam à la démocratie. Pourquoi ne pas parler de démocratie musulmane à l'instar de la démocratie chrétienne. Rien de fondamental n'empêche cette figure politique. La démocratie islamique suppose donc que l'Islam a le souci du bonheur de soi et des autres compatible avec la démocratie telle que nous l'avons décrite.

Mais avant de voir si l'Islam est compatible avec la démocratie, voyons plutôt comment cette religion traite les deux tendances antidémocratiques opposés, à savoir l'esclavage et le despotisme.

L'Islam est naît dans une société esclavagiste et despotique qu’était la péninsule arabique, à l'instar d’ailleurs de l'ensemble du monde à cette époque. Le Coran et la tradition prophétique n'ont cessé de scander la valeur universelle de la liberté humaine qui procède du divin. L'homme n’est pas un animal rationnel, il est le vicaire de Dieu sur terre, entendez qu'il est responsable de toutes les créatures. Ceci implique que l'homme n'est pas seul dans l'univers, il a un droit de regard et des devoirs de protection sur l'ensemble des créatures. Ce n'est pas un individu isolé coupé du reste. L'Islam a produit une batterie de mesures incalculables pour réduire l'esclavage, voire à l'éliminer sans pour autant réussir complètement puisque les hommes sont ce qu'ils sont depuis que le monde est monde. Ils n'étaient pas encore prêts à abandonner l'esclavage de leurs semblables, et qui continue de nos jours sous d'autres formes. Quant à l'autre tendance, le despotisme, elle est incompatible avec le message coranique et prophétique. La figure du Pharaon, symbole du despote est dépeinte dans le Coran de manière très négative. Le Prophète lui-même était un homme très simple et consultait ses compagnons sur parfois des détails de la vie, afin de préserver cet esprit de concertation et de collégialité.

S'il existe donc, une tradition démocratique islamique, elle ne doit pas être cherchée dans une déclaration universelle des droits de l'homme, ou dans un texte constitutionnel qui proclame que le peuple est souverain, puisque le Coran n'a pas cette vocation, malgré tout, limitée et sujette aux aléas du changement. Selon le Dr Abdelaziz ben Othman Altwaijri : « Bien que dépositaire d'un système de vie global, l'Islam n'en a pas pour autant proposé des règles précises et détaillées du mode de gouvernement de l'Etat et de son dispositif économique, social et administratif. Il s'est suffi à décréter les principes généraux, les dispositions légales et les orientations, dont l'observation mène tout droit au salut et à la félicité dans le monde de l'ici-bas et de l'au-delà. De fait, l'Islam a garanti à l'homme la liberté de pensée qui lui permet de construire des théories et d'imaginer des plans d'action pour la gestion de sa vie et des affaires de l'Etat et de la société, en conformité avec les prescriptions générales de la religion » (L'Education politique en Islam, ISESCO 2001, pp. 33-34).

Le Coran est une révélation a vocation universelle, éternelle qui ne doit pas souffrir d'amendements de quelque sorte que ce soit. Cette tradition démocratique islamique doit être cherchée dans l'esprit de l'Islam en tant que mouvement démocratique. Quand une idée est universelle, elle est forcément compatible avec l'Islam. Quand une idée est vraie dans une tradition universelle, elle est impérativement vraie dans les autres traditions aux mêmes prétentions. Si une idée est vraie, elle appartient également à tous ceux qui sont capables de la comprendre et de se l'approprier. Si elle est fausse, il n'y a pas à se faire gloire de l'avoir inventée. Une idée vraie ne peut être nouvelle, car la vérité n’est pas un produit de l'esprit humain, elle existe indépendamment de nous, et nous avons seulement à la connaître ; en dehors de cette connaissance, il ne peut y avoir que l'erreur. La liberté et la démocratie, font partie de ces idées vraies et universelles. La démocratie est une idée universelle sous son rapport à la liberté, mais elle devient relative quant à la façon d'organiser cette liberté dans les différentes sociétés humaines. L'Islam en tant que religion pérenne, est universelle. Mais sa traduction humaine est relative et sujette au changement. Les différentes conceptions de la démocratie sont comprises entre deux grandes tendances : l'homme est considéré soit comme un citoyen à qui l'on octroie certains droits politiques, soit comme faisant partie d'une classe et à qui on accorde des garanties sociales. C'est un rapport horizontal.

Or, l'Islam considère l'homme dans son rapport à Dieu. Le rapport ici est vertical avec le principe : « Nous avons honoré l'homme » dit un verset qui proclame de manière solennelle la valeur transcendantale de l'humanité. C'est une autre façon de considérer la démocratie. Nous pouvons donc dire que cette conception est d'ordre sacral, tandis que la démocratie occidentale est de type laïque. La démocratie islamique voit dans chaque homme l'empreinte de Dieu, l'autre conception voit en lui la présence des autres hommes et de la société. La différence réside dans ce que signifie pour chaque homme, sa conscience et la figure de l'autre. Pour le message coranique, l'homme doit porter en lui cet honneur dont Dieu l'a gratifié pour lui et pour ses semblables. Or, la démocratie telle que nous l'avons définie plus haut est une notion médiane entre deux négations de la liberté. En proclamant l'honneur en soi et chez autrui, la conception islamique neutralise les tendances liberticides chez l'homme. Cette conception de la liberté et de la démocratie est bien entendue préservée par des gardes fous qui l'empêchent de déchoir dans l'abîme et de l'esclavage et du despotisme. Beaucoup de versets insistent sur le salut éternel pour ceux qui ne cherchent pas à dominer autrui. D'autres enfin, sur le refus ontologique de l'esclavage puisque Dieu incite les hommes à refuser cette servilité en les poussant à émigrer vers la vaste terre de Dieu pour fuir cette condition inhumaine.

Donc, le message de l'Islam présente tous les ingrédients contre les tendances antidémocratiques extrêmes, tels l'esclavage et le despotisme. Ces principes sont inscrits dans la foi scandée à chaque stade des rites d'initiation de passage dans la vie de chaque musulman. La démocratie islamique est inscrite donc dans la conscience intime de soi et des autres.

Nous avons aboutit à définir la démocratie comme une notion du juste milieu, or, l'Islam se présente lui-même comme une religion en quête du centre. Suivant l'histoire des sciences, la langue raconte que le centre du cercle ou que le centre en général, cette idéalité pure, loin de désigner, au départ, le lieu calme où l'on débat dans l'égalité démocratique sereine, décrit la trace laissée par l'aiguillon. De deux personnes qui se contredisent, il faut bien que l'une dise faux et l'autre vrai : il n'y a pas de troisième possible ; on le dit, le tiers est exclu ; ou mieux encore : il n'y a pas de milieu. Le dictionnaire définit ce mot par « partie d'une chose qui est à égale distance de ses bords. Le milieu d'une rue, le point situé à mi-distance de ses extrémités ». C'est un point presque absent puisque c'est un isthme, sans épaisseur ni dimension aucune, et pourtant, tout à coup, comme la totalité du volume où nous vivons : notre milieu, c'est-à-dire, notre environnement. Du mi-lieu, petite localité exclue, au milieu, comme univers autour de nous. Ce qui n'avait pas de place la prend toute. Du mi-lieu, endroit à peu près également éloigné d’un commencement et d’une fin à espace matériel dans lequel un corps est placé. On passe de l'équidistance au recouvrement.

L'Islam se présente selon le verset 143 qui est le milieu numérique de la Sourate II (la Vache) avec ses 286 versets : « Ainsi avons-Nous fait de vous une communauté de juste milieu, pour que vous soyez témoins des autres hommes, le Prophète témoignera de vous… ». La Mecque devient ainsi le centre du monde, et cette profession s'exprime entre deux propositions relatives à la nouvelle qibla de prière. Cette nouvelle orientation dans l'espace s'accompagne également d'un nouvelle orientation du salut humain dans le milieu entre deux extrêmes : le servilité et le paganisme. Voici le nouveau message de l'Islam : la liberté et la connaissance. Il n'y a pas de liberté sans connaissance ; et celle-ci n’a pas de valeur si elle ne conduit à rendre l'homme libre.

On voit plus clairement, à présent, la liaison entre Islam et démocratie. Il était difficile de définir leurs rapports au début de cet exposé en les prenant comme des antithèses. Ces deux grandes idées ne sont pas de simples notions à définir dans un dictionnaire, mais elles ont des prolongements dans les structures mentales et sociales des humains. Le point commun entre Islam et démocratie est ce souci d'éliminer les tendances antidémocratiques selon le langage propre à la démocratie, ou les tendances diaboliques selon le langage imagé du Coran.

En conclusion de cet exposé, il me semble que l'entreprise démocratique dépasse la simple passation de pouvoir selon une constitution donnée pour insister sur le désir de liberté et du savoir chez les hommes. Il faut une structure psychologique forte pour que la démocratie soit traduite dans des institutions. D'où l'erreur que font certains à vouloir implanter la démocratie dans une société donnée en la dotant d’une constitution calquée sur l’expérience d'une autre société humaine. La démocratie doit naître dans le terreau particulier à chaque culture pour qu'elle donne ses fruits de liberté et de savoir.

Contribution à la Tente du dialogue
Fondation Cordoue
Genève, 26 juin 2004