L’Islam représente-t-il une menace pour la démocratie ?

Ghassan M. Arnaout
Ancien directeur de la Division du droit et de la doctrine du HCR



Excellences,
Messieurs les Représentants des Autorités genevoises,
Mesdames et Messieurs,
Chers Amis,


C’est un privilège pour moi de participer ce soir à un événement exceptionnel, placé sous le signe du dialogue et de l’ouverture vers l’autre. Comment ne pas être sensible à l’initiative conjointe de la Fondation de l’Entre-connaissance et de la Fondation de Courdoue à Genève, d’avoir réuni non sans une certaine témérité, des personnalités d’obédiences et de sensibilités culturelles et politiques différentes, pour tenter de jeter entre elles des passerelles susceptibles de renforcer la cohésion et la solidarité de toutes les composantes de la grande communauté genevoise.

Les échanges et les discussions qui ont déjà commencé et qui vont se succéder au cours des prochains jours, sont sans doute liés à des événements qui dominent l’actualité. Ils s’inscrivent toutefois dans une tradition bien genevoise. Ils sont en effet le reflet et la traduction parfaite de ce qu’on appelle « l’esprit de Genève ». C’est-à-dire cette conviction profonde que Genève, humaniste et humanitaire, par-delà sa tradition européenne et chrétienne bien enracinée est consciente et attache une grande importance à sa vocation universaliste. C’est là en effet, où des hommes d’ici et venus d’ailleurs tentent de démontrer par une cohabitation presque harmonieuse et exemplaire, qu’un monde meilleur n’est pas une illusion de l’esprit, une utopie, le fantasme de quelques intellectuels rêveurs ne mordant pas dans la réalité. Le monde de demain sera sans aucun doute la Genève d’aujourd’hui. C’est-à-dire un monde fraternel, multiculturel et multireligieux, tolérant et pacifique, permettant à des hommes de différentes origines, de vivre dans la convivialité et dans le respect de la diversité culturelle et des lois de la République.

Quoi de plus légitime et de plus naturel que les musulmans de Genève, citoyens de ce pays ou résidents temporaires, se voient, dans ces moments pénibles et difficiles, poussés par un élan d’aller à la rencontre des non musulmans qu’ils côtoient dans leur vie quotidienne, pour réaffirmer leur foi inébranlable dans le respect des valeurs et des principes de la République, en proclamant tout haut leur souci de dissiper tout malentendu de nature à susciter sur eux, sinon une certaine suspicion, du moins quelques interrogations.

Dans leur immense majorité, les musulmans de Genève, qu’ils soient d’origine arabe, turque, albanaise, kurde ou autres, ont vu le jour et grandi dans des Etats–séculiers où la politique échappe à la religion. Ils sont également issus de pays multiculturels et multireligieux dans lesquels, depuis des siècles, la coexistence et le dialogue n’ont jamais été interrompus. Dans cette perspective, j’aimerais tout particulièrement me référer à nos frères les chrétiens d’Orient. Ces chrétiens qui par leur génie et leur dévouement ont contribué à l’édification de notre grande civilisation musulmane et dont le rôle, à l’époque de la « nahda » et à l’époque contemporaine, a été déterminant dans notre tentative de surmonter les difficultés auxquelles nous sommes confrontées. Certains d’entre eux ont choisi ce soir de s’associer à notre démarche, et je tiens à saluer leur présence.

Les chrétiens d’Orient, éprouvent aujourd’hui, comme nous tous un grand sentiment de soulagement. L’affrontement entre l’Islam et la Chrétienté n’a pas eu lieu. Je ne reviendrai pas sur la thèse du choc des civilisations, développée par certains prophètes du malheur. La guerre déclenchée contre l’Irak, après celle dirigée contre l’Afghanistan, par une administration américaine de plus en plus envahie par la religiosité et utilisant des concepts religieux, pour justifier ses entreprises militaires, risquait de mettre le feu aux poudres, dans la mesure où elle pouvait paraître comme une nouvelle croisade contre l’Islam. Or, fort heureusement, tout a été mis en œuvre pour que cette catastrophe planétaire ne se produise pas.

Une place privilégiée doit être réservée dans cette heureuse évolution aux églises chrétiennes de toutes confessions et au rôle joué par le Pape Jean Paul II, auquel il convient de rendre un vibrant hommage. Le mérite revient également à l’Allemagne et à la France, les deux principaux phares de la culture et de la civilisation occidentale et chrétienne. Ces deux nations autrefois colonialistes et impérialistes, devenues alliées, après des siècles d’affrontements fratricides, en s’opposant à la guerre, ont marqué très nettement leurs intentions de se détourner de la puissance, ou plus exactement de se diriger vers un au-delà de la puissance, vers un monde distinct du précédent, où règne la loi, la négociation entre les nations. L’objectif étant d’accéder par cette nouvelle approche au paradis post-historique où tout n’est qu’apaisement et prospérité, comme le prévoit l’idéal kantien de « paix perpétuelle ».

Dans le refus de la guerre comme solution aux conflits, les gouvernements de la France, de l’Allemagne, de la Belgique et les Eglises toutes confondues, ont reçu l’appui massif et actif de la « Société civile mondiale ». Des millions de gens, en Asie, en Europe, en Afrique, dans les deux Amériques, sont descendus dans la rue pour exprimer leur attachement à la paix et leur rejet du système international actuel, considéré comme unipolaire et soumis à l’hégémonie d’une seule et grande puissance. Les personnes qui se rattachent à cette société globale en voie de formation, plaident pour la mise en avant de valeurs multiculturelles, pour une aide concrète à la démocratie et par une reconnaissance de sa supériorité sur tout ce qui peut diviser les êtres humains.

Dans notre monde post-moderne, marqué entre autres par la crise de la souveraineté, le retour du religieux et l’économie mondialisée, le salut de l’humanité repose sur l’impérieuse nécessité d’élaborer une théorie politique de la coexistence. Vivre ensemble suppose un espace de vie commun, dans le contexte d’une histoire acceptée, de valeurs partagées et de règles juridiques assurées. Il est vrai que le monde se présente actuellement comme une juxtaposition d’entités politiques souveraines et autonomes, voire de civilisations ou de cultures distinctes, entraînant des guerres identitaires ou des appréciations divergentes des grands Etats, à propos des enjeux planétaires.

Toutefois, tout tend à démontrer que le monde serait de plus en plus une « Société monde », dans laquelle les problèmes sont communs à tous les citoyens, à tous les locataires de l’univers. Les valeurs et les aspirations au progrès et à la modernité sont universelles. Que l’on songe aux droits de la personne humaine, à la démocratie, à la mondialisation ou enfin à la protection de l’environnement et à la paix. Une paix qui ne résulterait pas du triomphe de la force et du fait accompli imposé par la violence, mais par l’établissement d’une démocratie mondiale, forgée par la mise notamment en place d’institutions et de citoyenneté mondiale.

Liberté et universalité sont incontestablement au cœur du grand mouvement de réveil du monde musulman qui marque le début de 21ème siècle. Ce réveil est spirituel dans la mesure où les musulmans cherchent à retrouver leurs racines profondes qui sont à la base des valeurs morales et de l’éthique qui guident leur comportement. Il est également d’ordre social et politique. Dans leur détermination de secouer le joug d’une oppression qui continue de les maintenir dans un état d’asservissement permanent, le combat des musulmans se situe dans le grand mouvement de contestation mondial, appelant à l’instauration d’un ordre plus équilibré et plus juste. Leurs revendications ne sont pas différentes de celles des autres peuples opprimés qui professent d’autres religions.

L’Islam constitue-t-il une menace pour la démocratie ? La question me paraît d’une grande absurdité. Hélas, dans le contexte d’une Islamophobie qui prend de plus en plus d’ampleur, certains esprits chagrins tendent à développer des thèses selon lesquelles l’Islam et sa prétendue spécificité seraient le principal obstacle à la modernisation, à la démocratisation des sociétés où cette religion est majoritairement implantée. L’Islam, se demande ces personnes, est-il capable d’admettre la pensée libérale sans perdre sa propre essence ? Comment le souci de maintenir à tout prix l’unité de la communauté peut-il s’accommoder du pluralisme de l’expression politique ? Comment le credo du primat de la norme divine peut-il se concilier avec celui du primat de la volonté populaire ?

Comment ne pas déplorer la confusion qui résulte de l’acharnement de certains à mêler credo et histoire, lorsqu’il s’agit d’évoquer les pays de l’Orient islamique ? Cette habitude fâcheuse de centrer les études et les analyses des sociétés islamiques sur la religion n’est pas un phénomène nouveau. Autrefois, ceux qu’on appelle les orientalistes tentaient de trouver dans les croyances et valeurs spirituelles des musulmans, l’explication au refus de ces derniers de renoncer à leur indépendance et à leur spécificité culturelle menacée par la colonisation. Aujourd’hui certains milieux s’acharnent à attribuer la violence des groupes marginaux qui se réclament de l’Islam, à l’essence de la foi musulmane elle-même. L’Islam, en tant que tel est rendu responsable de l’échec de la modernité et de représenter une menace pour la démocratie. Dans son remarquable livre « La nouvelle islamophobie », Vincent Geisser écrit : « En insistant sur un prétendu Islam conquérant qui constitue d’après eux une réelle menace pour les valeurs de la modernité et de la civilisation, ils sont interpellés par un Islam qui est le produit de leur imagination, mis au service d’un combat idéologique douteux, qui n’a aucun rapport avec l’Islam vécu et les musulmans ordinaires ».

Dans son remarquable ouvrage « L’Orient créé par l Occident » l’intellectuel palestinien Edouard Saïd s’interrogeait sur le crédit qu’il fallait accorder aux discours de certains occidentaux tendant à fabriquer un monde et un espace arabo musulman pseudo immuable selon leur imaginaire mais répondant à des intérêts douteux : la perpétuation de sa domination sur lui.

D’où vient cette idée si répandue que les musulmans auraient constamment vécu dans les temps pré-modernes au sein de systèmes où le religieux et la politique sont totalement fusionnés. La réalité, nous le savons, est tout à fait autre. Jacques Berque, dont le sérieux et l’objectivité sont unanimement reconnus a écrit : « je défie que l’on trouve une période quelconque où un faqih, c’est-à-dire un spécialiste du droit musulman ait été au pouvoir. Ne furent des faqihs, ni les califes omeyyades, ni les califes abbassides, ni les sultans ottomans. Certes la religion en tant que fondement de valeurs spirituelles et morales occupe une place privilégiée. Toutefois l’ordre politique lui échappe totalement. On sait que cette structure du pouvoir en Islam avait tellement frappé l’Empereur Frédéric de Hohenstaufen, que ce dernier n’avait pas hésité à se rendre en Orient pour la découvrir et se familiariser avec ses multiples aspects et ses nombreuses implications.

Certains réformateurs à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème n’ont pas hésité à affirmer que l’Islam est par essence laïque et rationaliste ; cette religion ayant rejeté d’emblée toute tentative de sacraliser une autorité ou un comportement, même ceux du Prophète. On retiendra parmi ces réformateurs le nom de l’Egyptien Ali-Abdel Razik (1886-1966). Dans son livre « L’Islam et les fondements du pouvoir », cet élève de la prestigieuse Université islamique du Caire Al L-Azhar a tenté de démontrer à partir d’une analyse des textes sacrés et des traditions du Prophète, que l’Islam comme toutes les religions est d’abord du spirituel et que toute tentative de le confondre avec l’ordre temporel obéit à des préoccupations suspectes.

Il convient de noter que les Etats arabes et musulmans, nés de la décolonisation, se sont empressés pour accélérer le processus de modernisation de leur société respective, d’adopter des systèmes politiques et des constitutions inspirées du modèle européen. Ces institutions ont excellemment fonctionné et même les partis islamiques ont pu s’en accommoder, sans chercher à les contester. Malheureusement la marche vers la modernité, la démocratie et la laïcité a été interrompue par l’ingérence des grandes puissances dans les affaires intérieures de la région.

Rien, ni dans la doctrine, ni dans l’expérience historique ne prouve que l’Islam soit incompatible avec la démocratie ou qu’il constitue une menace pour les régimes démocratiques. La démocratie, disait Pierre Mendès France, ne se limite pas au pluralisme politique, au régime parlementaire, au dynamisme de la société civile. Elle suppose également l’intégration dans la communauté nationale de l’autre, du différent et le respect de son identité et de sa culture. Or la force essentielle de l’Islam est son universalité. L’Orientaliste Bernard Lewis ne s’est pas empêché de reconnaître que l’Islam a réussi à secréter une des plus brillantes civilisations que l’humanité a connue depuis l’aube de l’Histoire. Une civilisation, écrit-il, « mondiale, pluriethnique, internationale et l’on pourrait dire même transcontinentale, qui a accueilli les juifs et qui a assuré à ses minorités ethniques et religieuses une entière liberté d’exercer leurs cultes, de garder leurs traditions linguistiques et culturelles, ainsi que de s’épanouir sur le plan économique et social ».

Les événements du 11 septembre 2001 ne peuvent en aucun cas être situés dans cette belle tradition humaniste, glorifiée par un homme qui n’est pas nécessairement un ami des musulmans. Même si ceux qui les revendiquent, recourent pour les besoins de la propagande et de la mobilisation à la rhétorique religieuse, ces attaques ont des causes structurelles. Elles ont été nourries par la mondialisation et par une politique étrangère au Moyen Orient, ne tenant pas compte des aspirations des peuples de cette région, notamment du peuple palestinien.

Cette analyse est partagée par la majorité des élites européennes et par de plus en plus de responsables américains. Dans un document intitulé « l’heure du changement a sonné », vingt six personnalités américaines ont tenu à remettre les problèmes dans leur réelle perspective. Les Etats-Unis, écrivent-ils, souffrent d’une identification aux régimes autocratiques du monde musulman et d’une image de soutien inconditionnel à la politique et aux actions du gouvernement israélien actuel. Pour accroître notre crédibilité face aux peuples musulmans, nous devons accomplir des efforts courageux, énergiques et équilibrés afin d’établir la paix entre les Israéliens et les Palestiniens, ainsi que promouvoir une politique qui encourage des réformes démocratiques.

Mais l’initiative de l’apaisement et du bon sens revient à la Suisse, à sa diplomatie et tout particulièrement à Mme Micheline Calmy Rey. En s’empressant d’apporter son appui à l’initiative de Genève et en encourageant les hommes de bonne volonté à se rencontrer et à discuter pour trouver une solution pacifique au drame qui les déchire, la Suisse s’est montrée à la hauteur des événements. Plutôt que de céder à la panique, à la paranoïa et de verser dans un anti-islamisme primaire, la Suisse a mis tout son poids dans la balance pour s’attaquer à la racine des problèmes. Quelle maturité politique ! Quelle lucidité ! Et surtout quelle leçon de courage et de solidarité. La crise qui sévit actuellement entre une partie du monde occidental et le monde musulman est de nature politique et économique et non religieuse ou philosophique. Sa solution réside moins dans la prétention d’une des deux parties à imposer sa domination sur l’autre, que dans leur détermination commune de trouver les moyens d’abattre le mur d’incompréhension et de méfiance qui les sépare.

Je ne voudrais pas terminer sans rendre hommage aux musulmans de Genève et de toute la Suisse. On y trouve des diplomates, des fonctionnaires internationaux, des membres de profession libérale, médecins, ingénieurs et avocats, des banquiers, des hôteliers, des joailliers, des chefs d’entreprise sans oublier les nombreux ouvriers et artisans. Il y a également parmi eux des députés et des conseillers municipaux. Nourris déjà chez eux par une certaine admiration pour l’Helvétie, à travers leurs lectures sur un Guillaume Tell, un Jean-Jacques Rousseau et un Jean Calvin, ils aiment leur pays d’adoption et contribuent par leur travail à sa prospérité et à son bien-être. Loin de représenter une quelconque menace pour la démocratie, ces musulmans, par un apport original et fécond constituent un enrichissement, un atout considérable pour le développement et la consolidation des valeurs tenant au respect des libertés individuelles et de la personne humaine en général.

Contribution à la Tente du dialogue
Fondation Cordoue
Genève, 26 juin 2004